A propos de « L’âge de la Multitude »

by Christian on 14 septembre, 2012

L’âge de la multitude a fait l’objet d’une récente polémique suite à la critique de Dominique Boullier publiée sur Internet Actu. Les auteurs, Henri Verdier et Nicolas Colin ont chacun répondu à cette critique, et Dominique Boullier s’est fendu d’une réponse aux réponses.

Très méfiant en ce qui concerne les publications sur le “Numérique”, la polémique m’a toutefois incité à aller voir par moi-même. J’ai donc lu le livre et je dis tout de suite qu’il mérite une lecture.

Je ne vais pas ici faire une étude de texte détaillée, et vais me contenter de quelques  remarques.

Raconte moi une histoire

Ce livre, comme tous les livres relatifs à l’innovation et au numérique, se heurte à la difficulté d’un champ de production et d’interprétation très vaste. La plupart du temps il s’agit de donner du sens à une succession d’évènements des dix ou vingt dernières années, que nous connaissons tous ; il s’agit de faire émerger des “patterns”, d’énoncer de nouveaux paradigmes et, finalement, de raconter sa petite histoire du numérique.

C’est un genre à part entière, le story-telling de la révolution numérique dont chacun est à la fois le participant et le chroniqueur sur le web, mais dont certains seulement arrivent à écrire et publier des livres. On n’attend pas de ces ouvrages de grandes révolutions conceptuelles mais on les consulte avec l’envie d’avoir un point de vue relativement consensuel sur la manière de mettre en histoire les questions que posent le numérique.

Multitude

Commençons par l’emploi de “multitude”qui est bien sûr une référence à Toni Negri. Or, la manière dont les auteurs utilisent le concept de multitude est très surprenante et ne correspond pas du tout à celle de Negri. Bien que les auteurs s’en défendent en disant que la multitude ce n’est pas la foule, leur propos disent le contraire quand ils évoquent les succès des géants du numérique et les logiques de captation des comportements et traces numériques de la multitude.

Chez Negri la multitude se caractérise par le fait qu’elle retourne les rapports de force dans une situation où c’est désormais le peuple ou les gouvernés qui s’impose et en impose aux puissants et aux gouvernants. Or, le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est toujours plutôt nous qui courrons après Apple, Google ou Amazon que l’inverse. Il serait surprenant de prétendre que la multitude de Negri se serait finalement constituée non pas dans le champ politique mais économique et que les libérateurs seraient Apple et Google, sans oublier Facebook.

Économie de la contribution

Dans cette ouvrage, les auteurs ne font pas de distinction entre les usages et les pratiques : ce qui occulte une certaine façon de concevoir l’économie de la contribution. Tout comme avec le concept de multitude, il y a une inexactitude et une équivoque dans l’utilisation du concept d’ “économie de la contribution” d’Ars Industrialis qui est ici associé à l’économie de la captation : l’économie de la contribution n’est pas l’économie du crowdsourcing. Je pense cependant que les auteurs seraient d’accord avec moi, et même argueraient que le livre ne dit pas ça, mais c’est très honnêtement le sentiment qui se dégage à la lecture.

Où sont les prolétaires ?

Les problèmes que posent les entreprises qui ont réussi dans le numérique, même s’ils sont rapidement évoqués, ne sont pas problématisés. C’est donc sans surprise que les auteurs manquent la question du travail et les enjeux de la prolétarisation (perte de savoirs) que nourrissent les industries numériques. Aussi, une référence au livre Le travail du consommateur de Anne-Marie Dujarier aurait été éclairant ; mais tout cela est laissé de côté pour valoriser l’exemplarité des success story de l’industrie numérique.

La fable de l’immatériel

Autre aspect qui me dérange, c’est la récurrence de l’expression “économie de l’immatériel”, qui a la vie dure. Ce n’est pas parce que la comptabilité parle d’actifs immatériels qu’il y a une économie de l’immatériel. L’économie de l’immatériel, c’est le truc de Maurice Levy pour nous vendre ses talents de publicitaire : même google qui est le plus grand publicitaire du monde numérique n’oserait pas parler d’immatériel à propos du numérique. En finira-t-on un jour avec la fable de l’immatériel en France ?

Plateformes ou APIs ?

Dans la distinction que tracent les auteurs entre les plateformes et les applications, le rôle et l’enjeu des APIs n’est pas bien amené (ils les évoquent bien sûr, puisque presque tout est évoqué, mais en survolant). A trop vouloir mettre l’emphase sur les plateformes, les auteurs ne tirent pas partie des conséquences leurs propres propos car, si une application avec une API est une plateforme (au sens ou l’entendent les auteurs), alors c’est que c’est l’API qui est importante et moins le fait de parler de plateforme. Je suis certainement en accord avec eux, mais la manière de l’exposer rend confus ce qui est je crois clair dans leur esprit.

Du coup, le message sur les plateformes est dilué car on ne souligne pas assez l’automatisation de l’accès aux données et aux services qui caractérisent les APIs. Ce qui veut dire que la question des automates n’est pas thématisée : que devient l’économie quand elle s’automatise ? Comment mieux vivre avec les automates ? Comment automatiser la relation avec les administrations mais sans être pour autant au service de l’administration ? etc.

R&D, innovation et fiscalité

On louera au passage la distinction que font les auteurs entre Recherche et Innovation qui est assurément un angle d’attaque pertinent et important, notamment dans le précieux passage sur la fiscalité du numérique.

Information overflow

Le dernier chapitre sur les politiques industrielles du numérique, très riche en informations et en références, se noie malheureusement sous ses propres informations et n’arrive pas à donner une perspective claire. Ce qui donne une sensation de découragement et je trouve que c’est dommage de terminer sur une telle note.

Alors, un livre à lire ou pas ?

D’une manière générale j’ai trouvé le livre bien écrit, malgré l’abus de listes. On n’est pas dans du copier/coller avec des graphiques powerpoint que nous impose trop souvent ce genre de littérature. Il y a un gros travail sur les notes et les références qui en font un ouvrage sérieux et utile, à défaut d’être nécessaire et indispensable.

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