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C’est seulement sur le tard que j’ai lu, et je suis entré en lecture comme on entre dans les ordres : avec l’envie de bien faire que nous inspire une institution qui nous impressionne.

Au commencement, mes pratiques de lecture ont été très séquentielles : un livre à la fois, et avec ce point d’honneur (on est souvent ridicule quand on en appelle à l’honneur) de lire tout le livre de la première à la dernière page.

Donc pas question de tricher, de sauter des pages, de lire la fin en premier. Tout juste si je m’accordais le droit de regarder la table des matières, car il fallait se méfier des tables des matières en ce qu’elles appartiennent à ce que l’on nomme les « appareils critiques » (notes de bas de page, glossaire, index, bibliographie, …) et qui représentaient autant de tentations capables de me faire sortir du flux de la lecture.

La qualité de la lecture faisant la qualité du lecteur, je me refusais à découdre le texte du livre, à l’ausculter sous toutes ses coutures avec ces scalpels que sont les appareils critiques.

C’est quand l’écriture est sacralisée que la lecture devient cultuelle et rituelle. On se met alors littéralement au service du texte, en se faisant phonographe, comme le moine qui était désigné pour lire les saintes écritures pendant les repas de la communauté.

Je produisais un flux de lecture ; j’étais la « tête de lecture » du livre. Une tête parfois sans mémoire et qui peut “tourner à vide” ; ce qui explique qu’il nous arrive de lire des lignes, des paragraphes, sans avoir souvenir de ce que nous venons de lire l’instant d’avant.

En s’automatisant, la lecture s’autonomise lorsque notre attention se détourne de la lecture. Quand la lecture-réflexe est acquise, quand on lit machinalement et que l’on s’est soi-même fait « machine à lire », alors d’autres pratiques de lecture peuvent émerger.

Qu’on y songe un instant : le livre est la spatialisation du flux de la parole, si ce n’est le flux de la pensée d’un auteur. En ce sens, c’est une délinéarisation d’un flux temporel : je peux regarder les pages que je veux dans l’ordre que je veux. Bref, je peux naviguer et m’orienter dans le texte, feuilleter l’ensemble, choisir des lignes et des parcours de lecture qui s’écartent de la lecture linéaire.

Tout était donc fait pour que je puisse placer le curseur où je le voulais ; mais je ne voulais rien de tout cela, ma première attitude consista à privilégier la restitution du flux, la relinéarisation de A à Z de la pensée que l’auteur avait délinéarisé dans l’écriture.

Ce que je m’interdisais, dans cette pratique de lecture, c’était d’être autre chose que celui qui ne fait que lire. Mais cette  posture est intenable.

A suivre : Généalogie d’un lecteur (2) : L’écriture du lecteur