Il y a bien une science des réseaux sociaux

by Christian on 3 juillet, 2011

Si j’ai parlé d’un nécessaire retour au structuralisme à notre époque du numérique réticulaire c’est notamment pour insister sur ce point qu’il y a bien une science des réseaux sociaux.

D’abord parce que les travaux sur les réseaux sociaux ont bien sûr existé avant les services web de réseaux sociaux : quand Lévi-Strauss était chez les Nambikwaras, en amérique du sud, s’était proprement ce qu’il s’appliquait à faire en retraçant le « graphe » des relations sociales. Il faisait ce qu’il appellera de l’anthropologie structurale : il y a des règles, des patterns et des modèles dans les relations sociales qu’il faut mettre au jour. Par exemple en montrant dans Les structures élémentaires de la parenté que l’interdit de l’inceste a plus à voir avec des structures sociales qu’avec des questions morales.

La démarche structuraliste incarne proprement cette volonté de faire émerger des structures comme condition d’un discours scientifique dans les sciences humaines. La question du retour au structuralisme à notre époque, un siècle après ses prémices, doit à préent s’incarner dans un travail sur une anthropologie au temps du numérique.

Ceux qui créent et qui opèrent des services web de réseaux sociaux sont au coeur de cette question posée par le structuralisme : quelle est la science des réseaux sociaux ?

Que ce soit pour des raisons politiques, économiques ou technologiques, ceux qui oeuvrent dans les réseaux sociaux en viennent nécessairement à la quête d’une approche scientifique de leur activité. Le succès d’un réseau social, que celui-soit le succès d’un modèle d’affaire, d’une campagne électorale, d’une cause associative ou militante, ou encore d’un défi technologique, tous, je dis bien tous, ont ce point en commun qu’ils ont à faire à la question d’une science des réseaux sociaux.

Je ne dis pas pour autant qu’il faut avoir une théorie scientifique des réseaux sociaux pour mettre en oeuvre et pour réussir son réseau social. On peut réussir par accident et s’appeler Mark Zuckerberg. Et d’ailleurs je ne suis pas loin de penser que la plupart des succès sur le web, c’est à dire dans les technologies relationnelles, relèvent de l’accidentel : Google, Wikipedia, Facebook, etc. aucun des fondateurs de ces services n’avait imaginé avoir le succès et l’impact qu’ils ont aujourd’hui, peut-être même pas Tim Berners Lee quand il inventa le web. Mais toujours est-il que si “çà marche”, l’attention se porte immédiatement sur la science de ce qu’on opère afin de savoir dans quelle histoire on a bien pu se laisser embarquer. Tout comme à présent Berners Lee s’engage dans des initiatives telles que la Web Science.

Les acteurs qui inventent et opèrent ces réseaux sociaux numériques donc, mais à présent aussi ceux inventent des pratiques autour de ces services (des power users aux artistes), tout comme ceux qui y réfléchissent ou encore les consultants qui y gagnent leur vie, tous vont immanquablement rencontrer les questions et les enjeux qui on été formulés par le structuralisme.

N’attendez rien des consultants et des analystes, la plupart ne raisonnent qu’avec des logiques comparatives de “Best Practices” qui sont le degré zéro de la réflexion (mais là pas au sens de Barthes). On y retrouve sans surprise la clique du Knowledge Management, qui se gargarise d’une conception de la connaissance soit-disant immatérielle et se recycle à présent dans les “médias sociaux” ; rajoutez-y un peu de journalisme opportuniste capable de spéculer sur ce qui est perçu comme une mode et vous pourrez vous faire une idée de la sidération qui est parfois la mienne quand j’entends ou je lis certains délires des “professionnels de la profession” sur la question des réseaux sociaux.

Une immense majorité du consulting ne croit pas réellement à une science des réseaux sociaux, ou en tout cas ne s’y intéresse pas du tout, préférant donc le business plus lucratif de la revente de best practices et de benchmarks accompagnée parfois par de sincères et beaux idéaux de partage et de collaboration saupoudrés de « magie du Bottom Up ». S’ils connaissent un peu leurs classiques comme les logiques du don et du contre-don de Mauss, bien souvent ils se fourvoient complètement dans l’estimation de la portée de leur interprétation.

Il y a bien une science des réseaux sociaux, n’en déplaise à ceux qui se vautrent dans le flou artistique et les lieux communs autour de la consommation de ces réseaux sociaux tout en prétendant les évaluer à l’aune d’une certaine moralité. Mais il n’est jamais trop tard pour s’y intéresser et pour s’y pencher sérieusement, afin d’y contribuer.

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Alain Pierrot juillet 3, 2011 à 11:26

Ça pourrait s’appeler la ‘sociologie’ ?

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Christian juillet 3, 2011 à 2:33

En tout cas c’est transdisciplinaire, cela ne peut passer par une seule science. Concernant la sociologie, cela fait un siècle qu’elle n’a rien produit ; plus rien après les derniers fondateurs que sont Mauss, Durkheim, et Weber.
Oui, je sais, je suis dur 🙂

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Alexandre Monnin juillet 3, 2011 à 8:59

Je suis sûr que tu peux nous donner d’autres noms. Les noms de ceux que tu vises (chacun y pourvoira avec sa bête noire sinon, alors autant être précis ) et des noms de sociologies corrects, pour nous amener jusqu’au XXIe siècle 😉

Moi-même j’ai des réserves vis-à-vis d’une certaine sociologie mais tu sais bien que cette déclaration te dessert, car trop exagérée. Un addendum à ce billet que diable !

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JM Salaun juillet 4, 2011 à 8:28

Il existe un Repères sur le sujet. Un peu moins grandiloquent, mais bien utile. 3e édition en 2011 : http://pierremerckle.fr/2011/02/sociologie-des-reseaux-sociaux/

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Christian juillet 4, 2011 à 9:39

@Alexandre : en sociologie correcte il est clair qu’il y a Bruno Latour 🙂

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Alexandre Monnin juillet 4, 2011 à 9:48

… qui a travaillé la notion de réseau qui plus est. 😉

J’apprécie l’idée d’accident pour expliquer le succès, loin d’une certaine sociologie qui a nourri les départements de marketing avec ses analyses d’usages… (pas toujours éloignée de Latour d’ailleurs). Les grandes inventions ne suivent pas ces chemins tous tracés.

Berners-Lee… c’est un cas intéressant 😉 Sans doute le plus intéressant de tous. A ce sujet, il faudra que je t’envoie quelque chose à l’occasion 🙂

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Thierry juillet 21, 2011 à 5:13

bonjour,
en fait la science des réseaux sociaux existe depuis un moment pour parler du monde Internet . ..
en particulier Bernhard RIEDER a réalisé une intéressante synthèse sur la question en 2009,
et un début de résumé de son article existe ici en ce moment sur
http://www.electropublication.net

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O_Berard août 4, 2011 à 7:35

Bonjour,

1. oui une science des réseaux sociaux existent et de nombreuses études ont déja le mérite d’exister, meme si cette science est relativement nouvelle.

2. Comme dans tous les sciences, de nombreuses réussites sont issues « d’accidents » (le post it par expl)

3. Mettre tous les consultants dans le meme panier est tres restreint. En effet, certains sont sociologues de par leur formation et de leur expérience.

Un bon article mais que je prends avec du recul…

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