Les relations de soin

by Christian on 4 juillet, 2010

La question du soin est au centre des discussions contemporaines, que ce soit sous l’aspect du «care» anglo-saxon ou de la pharmacologie de Stiegler . Elle déborde de son périmètre originaire, parental et médical, pour envahir la plupart des champs disciplinaires : politique, économique, philosophique, scientifique et technologique. Frédéric Worms, dans «Le moment du soin», revient fort à propos sur la question en proposant une analyse très stimulante, et importante, pour pouvoir aborder dans de bonnes conditions la question des technologies relationnelles et des réseaux sociaux.

Pourtant, tout le monde n’apporte pas le même crédit à la question du «soin». Ainsi Jacques Rancière est peut-être un cas emblématique de ceux qui refusent de prendre cette question du soin au sérieux : «Les procédures de la critique sociale ont en effet pour fin de soigner les incapables […] Et les médecins ont besoin de ces malades à soigner. Pour soigner les incapables, ils ont besoin de les reproduire indéfiniment», écrit-il sur un ton acerbe (Le spectateur émancipé p.54) en même temps qu’il dénigre les «docteurs médecins» qui se plaisent à faire des diagnostics sur le grand corps malade de la société contemporaine.

Chez Rancière, seul le soin médical est abordé, pour être balayé immédiatement. Ce qui lui permet au passage de filer l’analogie  avec les médecins décriés par Molière. Mais du soin parental, jamais il n’en est question. Chez lui, tout le monde est majeur et vacciné ; les malades, les naïfs et les innocents, les estropiés, les enfants et les nouveaux-nés, tout cela n’existe pas.
Mais quittons le relativisme de Rancière et revenons aux enjeux contemporains qui se dessinent autour du «soin». Celui-ci, à vrai dire, ne s’enracine pas dans la « relation parentale », comme on le fait généralement (Worms utilise également ce vocabulaire), mais plutôt dans la relation générationnelle. Quand Bernard Stiegler donne à «Prendre soin» le sous-titre «De la jeunesse et des générations», je crois qu’on ne pouvait pas trouver plus heureux choix. La relation générationnelle s’exprime dans toute attention et toute technique de soin que l’on exerce envers le nouveau né, et par extension, à toute figure de la vulnérabilité. Si la relation n’était que parentale, personne se s’émouvrait de l’abandon d’un nouveau né sur la voie publique.
Il faut bien comprendre, comme le souligne Frédéric Worms dans «Le moment du soin», que cette relation là, la relation de soin, est bien particulière. Il ne s’agit pas d’un rapport entre deux entités qui pré-existeraient, mais d’une relation dans laquelle, et depuis laquelle, les entités deviennent. Une relation où les individus ne pré-existent pas à la relation puisque, bien au contraire, elle les trans-porte et les génère. On retrouve là les caractéristique de la transduction et de l’individuation psychique et collective de Simondon.
Plus généralement, il s’agit là d’une rhétorique du «réalisme relationnel». Thèse en vertu de laquelle c’est la relation parentale qui produit des «parents» et des «enfants», et non l’inverse. De même que c’est la relation médicale qui produit des «docteurs» et des «patients».

«Un bébé, cela n’existe pas ; ce qui existe c’est l’unité primitive du bébé et des soins maternels» (Winnicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969, p.240 ), cité par Worms (ibid. p. 28).

Worms distingue le soin relationnel ou «thérapique», du soin «thérapeutique» en écrivant que le premier est «global et intégratif» alors que le second est «partiel et dissociatif, il consiste d’abord à isoler «le mal»». Ce qui lui permet de poursuivre :

«Si le soin relationnel était fondé sur un lien expressif entre les corps et les individus, il le sera ici sur un lien cognitif ou technique, sur une compétence. Soigne ici celui qui non seulement veut, mais qui peut et qui sait. La mère elle-même ou la figure d’attachement jouera, on l’a dit, ce rôle : elle «apprendra» à nourrir, langer, traiter telle ou telle affection, de manière correcte et comme on dit «avec soin».  (ibid. P.30)

Les technologies relationnelles relèvent dès lors, non pas du soin relationnel et thérapique, mais du soin thérapeutique. Au bout du tunnel, une question se posera inévitablement : quels soins thérapeutiques les services de réseaux sociaux (qui n’épuisent pas le champ des technologies relationnelles) peuvent-ils apporter ?
Cette mise en scène autour ce qui est successivement appelé le «soin parental», la «soin thérapique» ou le «soin relationnel» est très intéressante, mais elle ne serait pourtant rien sans son corollaire : la violation des relations. Ces relations étant constituantes des termes qu’elles lient, la violation d’une relation de soin, qu’elle soit «soin parental» ou «soin médical», peut figer, stopper et court-circuiter les liens qui œuvraient à l’individuation des deux termes de la relation. Ainsi la trahison, comme violation de la relation amicale, «brise une relation humaine de l’intérieur de cette relation même et de manière irrémédiable», révélant du même coup, et rétrospectivement, la force relationnelle qui s’y exprimait :

«Toute violation et toute trahison viennent interrompre une innocente, le cours paisible, temporel et individuel, d’une relation vivante entre les hommes» (ibid. P. 71).

De fait, il y a une forme d’ontologie négative dans l’exposition que fait Worms : la violation révèle l’ampleur des liens comme soins relationnels. Et le sentiment de violation commence toujours par une exclamation qui interroge le sentiment de justice : «Ah ! Pourquoi m’as tu fait çà ?» L’éthique, la morale et la politique naissent à ce moment là, c’est le sentiment de violation qui génère en retour les questions morales et politiques :

«Ce n’est pas de l’extérieur de lui-même que le sentiment de violation conduit celui qui le ressent au problème moral, ne serait-ce qu’à travers la question «pourquoi ?», dès qu’elle surgit, et elle surgit aussitôt, donc à travers la question de la justification.» (Ibid. P. 74)

Approche qui permet à l’auteur de définir la tragédie, celle de Sophocle ou celle de Shakespeare, depuis «la violation des liens de la «tendresse humaine», amour , amitiés, liens fraternels ou familiaux.» (Ibid. P. 75)

*

L’ouvrage de Frédéric Worms, qui articule un certain nombre de textes publiés ces dix dernières années, est vraiment une lecture nécessaire. Elle peut judicieusement servir de propédeutique à la question des technologies relationnelles. Par la force des choses, et si tant est que l’on accepte de constater la vulnérabilité de nos existences, depuis la figure du nouveau né jusqu’à celle des systèmes financiers et en passant par les systèmes éducatifs et économiques, ce travail, qui place donc notre vulnérabilité au coeur de la question et qui s’articule autour du soin relationnel et de ses violations, nous permet de nous demander, finalement, «A quoi tenons-nous ?», et quels sont les liens dont nous avons besoin, qu’il nous faut à la fois défendre, protéger et mais aussi cultiver et développer ?

Il faudra donc être capable faire des liens entre d’une part ces considérations conceptuelles et d’autre part les toutes dernières innovations technologiques pour mener a bien le travail d’une pharmacologie des réseaux sociaux et, plus généralement, des technologies relationnelles.

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