Le studium et le punctum

by Christian on 21 avril, 2007

Lisant – et relisant – Derrida, je redécouvre petit à petit une tradition de la pensée française qui m’était restée obscure, focalisé que j’étais sur les classiques de la philosophie grecque et allemande. Roland Barthes a eu toute mon attention ces derniers jours.

Roland Barthes, dans « La chambre claire », parle du studium :

Ce que j’éprouve pour ces photos relève d’un affect moyen, presque d’un dressage. Je ne voyais pas, en français, de mot qui exprimât simplement cette sorte d’intérêt humain ; mais en latin, ce mot, je crois, existe : c’est le studium, qui ne veut pas dire du moins tout de suite, « l’étude », mais l’application à une chose, le goût pour quelqu’un, une sorte d’investissement général, empressé, certes, mais sans acuité particulière. p.48

Puis, en contre point du studium, vient le punctum :

Le second élément vient casser (ou scander) le studium. Cette fois, ce n’est pas moi qui vais le chercher (comme j’unvestis de ma conscience souveraine le champ du studium), c’est lui qui part de la scène, comme une flèche, et vient me percer. Un mot existe en latin pour désigner cette blessure, cette piqûre, cette marque faite par un instrument pointu ; ce mot m’irait d’autant mieux qu’il renvoie aussi à l’idée de ponctuation et que les photos dont je parle sont en effet comme ponctuées, parfois même mouchetées, de ces points sensibles ; précisément, ces marques, ces blessures sont des points. Ce second élément qui vient déranger le studium, je l’appellerai donc le punctum ; car punctum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite c oupure – et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne). pp 48-49

Le punctum est souvent – mais pas toujours – un détail, quelque chose qui attire votre attention et à partir duquel vous projetez un peu de vous même dans telle ou telle photo.
Cet aspect du détail, je le rapproche du détail en peinture selon Daniel Arasse. Démarche dans laquelle c’est ce détail qui vous touche et qui vous affecte. Dans le détail d’une peinture, le peintre à placé volontairement quelque chose qui éclaire l’oeuvre et lui donne une consistance nouvelle.

Mais chez Roland Barthes, le punctum n’est ni le fruit d’un acte volontaire, ni un artifice. Bien au contraire, tout artifice évacue le punctum. L’artifice est l’ennemi de l’essence de la photographie :

Un daguerréotype anonyme de 1843 montre, en médaillon, un homme et une femme, coloriés après coup par le miniaturiste attaché à l’atelier du photographe : j’ai toujours l’impression que, de la même façon, dans toute photographie, la couleur est un enduit apposé ultérieurement sur la vérité originelle du noir et blanc. La couleur est pour moi un postiche, un fard (tel celui dont on peint les cadavres). pp. 127-128

Ce même thème de l’apparition de la couleur dans la photographie puis au cinéma sera repris par Godard dans la première partie de son histoire du cinema :

Aussi le punctum de Barthes va progressivement, au sein du même texte, devenir le « çà a été ».

Dans la photographie, précise Roland Barthes, « je ne puis jamais nier que la chose a été là. Il y a double position conjointe : de réalité et de passé. (…) Le nom du noème de la photoraphie sera donc : « ça a été ». »

En attestant que l’objet a été réel, elle [la photographie] induit subrepticement à croire qu’il est vivant. p123.

Et pourtant, ce qui va, in fine, s’avérer être l’essence de la photographie, c’est une forme d’intensité temporelle qui nous stupéfie ; c’est elle qui nous fait dire : çà a été et çà n’est plus. La mort rode dans chaque photo. Et Barthes prend l’exemple de Lewis Payne :

En 1865, le jeune Lewis Payne tenta d’assassiner le secrétaire d’État américain, W. H. Seward. Alexander Gardner l’a photographié dans sa cellule ; il attend sa pendaison. La photo est belle, le garçon aussi : c’est le studium. Mais le punctum, c’est : il va mourir. (…) La photographie me dit la mort au futur. Ce qui me point, c’est la découverte de cette équivalence.

« Il est mort et il va mourir »
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