L’écriture de la “Phénoménologie de l’esprit”

Quelle merveille que cet entretient d’Alain Veinstein avec jean-pierre Lefebvre qui vient de re-traduire, 20 ans après, la “Phénoménologie de l’esprit” de Hegel.

Comme penseur de la totalité, Hegel a revisité la plupart des œuvres philosophiques et en cela il donne envie de lire et de relire toutes ces œuvres que nous n’aurions peut-être pas eu le courage ou la motivation de lire. En ce sens, il encourage au travail philosophique et demande un effort. D’ailleurs, dans sa préface de la Phénoménologie, rappelle Lefebvre, Hegel dit en substance :

“Fainéants s’abstenir !”

L’adhérence de la pensée avec la langue, ici allemande, se manifeste notamment avec le concept d’erfahrung (l’expérience en français) mot allemand qui pointe vers le voyage, fahren. C’est pour cela que la Phénoménologie est un voyage, un déplacement, une mobilité. En français on perd cette racine qui fait associer l’ ”expérience” au “mouvement”.

Avec Hegel est posée la totalité des phénomènes, dans une perspective historique, diachronique dirions-nous. Il y avait bien eu des antécédents avec Lessing ou Leibniz où la notion d’histoire des idées et des concepts émergeait, mais c’est avec Hegel que cela est posé pleinement et de manière systématique.

Quand à la difficulté du texte lui-même, Lefebvre a la conviction qu’il faut appréhender cette œuvre comme “une œuvre philosophique parlée”. Quelle étrange thèse quand on considère ce pavé d’écriture dont on associé la complexité et la technicité à l’écriture elle-même plus qu’à la l’oralité. Lefebvre défend bien sa thèse en rappelant qu’il s’agit d’un éducateur et d’un professeur qui parle ; le texte ne serait donc qu’une retranscription de la parole du maître. Et, comme chacun le sait, retranscrire un texte oral peut donner un texte écrit confus s’il colle trop à l’hésitation, aux silences, aux retours en arrière, aux syntagmes et à la prosodie de l’oralité.

L’oralité, et peut-être plus précisément la retranscription de l’oralité, est la clé de l’économie du texte ; la clé de ses enchaînements. En effet celui qui parle à une mémoire de ce qui vient d’être dit plus importante que celle d’un lecteur qui, lui, va devoir faire un effort de rétention plus important. C’est la raison pour laquelle nombre de traducteurs reproduisent des arguments passés dans la traduction pour assister le lecteur dans cette épreuve.

Par ailleurs, c’est un texte, une parole, qui est sur le mode de la rumination. Les élèves de Hegel ont raconté qu’il avait une parole pleine lors de ses cours. Une parole sans cesse en train de d’afficher son propre état de recherche (”euh…”). La rumination permet d’aller au-delà de ce qui suffirait dans un discours ordinaire, cela déborde. Il y a une façon d’hésiter et de chercher ses mots qui est ici productive.

Avec les œuvres suivantes de Hegel, plus écrites selon le régime propre de l’écriture, cette confusion que procure la Phénoménologie de l’Esprit s’estompe.

Lefebvre fait ensuite un parallèle saisissant entre cette oeuvre de Hegel et les Grundrisse de Marx, les deux ont cette caractéristique d’avoir ce rapport de proximité à l’oralité. Ainsi quand Marx découvre le terme de “Plus Value”, ou Survaleur comme le traduit Lefebvre, il est tellement enchanté par ce mot qu’il “fait la gigue” et ne cesse de l’employer parfois de manière exagérée. Tout comme les Grundgrisse, la Phénoménologie serait un brouillon, un manuscrit de travail, une étape intermédiaire avant une ré-écriture pour publication.

La publication de La phénoménologie de l’esprit va surprendre les premiers lecteurs qui ne s’y retrouvent pas dans la façon de placer, de ranger et d’exposer les idées. Ce Hegel protestant souabe très localisé produit quelque chose d’exotique et qui apparaît, à travers le texte écrit, déroutant à ces propres contemporains. C’est ce qui fait dire à Lefebvre “qu’il y a quelque chose de Chinois” chez Hegel ; on connaissait Kant “le chinois de Koeningsberg” selon Nietzsche, il faudra également ajouter Hegel à la liste des philosophes chinois.

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