Les lumières européennes doivent plus à l’éclairage des indiens d’Amérique qu’à leur propre discernement

Lecture du Chapitre 2 de “Au commencement était ….” de David Graeber et David Wengrow, Les Liens qui Libèrent, 2021.

Il semblerait que les lumières européennes doivent plus à l’éclairage des indiens d’Amérique qu’à leur propre discernement. Lors de la colonisation de l’Amérique, il y eu de nombreux échanges “intellectuels” entre les colons (représentants des rois d’Europes et de l’Eglise) avec les populations autochtones (représentants de tribus et chefs spirituels). Mais que faut-il entendre exactement par “intellectuel” ? Tout simplement des regards croisés sur les moeurs et coutumes de chacun – les amérindiens et les européens – qui se découvraient mutuellement en se comparant.


Toute une littérature rendant compte des ces échanges était publié en Europe et constituait un fond intellectuel qu’aucun penseur du vieux continent ne pouvait ignorer. C’est dans ce contexte que deux polarités antagonistes vont émerger quant à la vision de l’homme originel :

  • d’un côté la vision rousseauiste de l’homme qui est bon par nature mais que la civilisation va corrompre en créant des inégalités et des injustices ;
  • de l’autre la vision hobbesienne selon laquelle l’homme est un loup pour l’homme à l’état naturel, mais que la civilisation va adoucir en proposant des contraintes salvatrices pour son épanouissement.

Ces différents points de vue fictionnels étaient donc largement suscités par la rencontre avec ces peuples dits “primitifs” d’Amérique qui étaient regardés comme étant une image du passé de l’humanité. Sans ce vis-à-vis avec le nouveau monde (Grégory Bateson parla de “Schismogèse” pour décrire la manière dont nous définissons les uns par rapport aux autres) il est fort probable que toute la littérature autour de l’égalité et de l’inégalité entre les hommes du XVII siècle n’aurait jamais vu le jour :

” Les mots “égalité” et “inégalité” ne sont devenus d’usage courant qu’au début du XVII siècle sous l’influence de la théorie du droit naturel, laquelle est essentiellement développée dans le sillage de débats sur les conséquences morales et juridiques des découvertes européennes dans le Nouveau Monde.”

“Au commencement…”, p.51.

Kondiaronk, chef spirituel des Wendats (nation parlant le Iroquois, installée notamment dans la vallée du Saint-Laurent) , fit l’objet de la publication de “Dialogues avec un sauvage” par Lahontan en 1703.

Provenance : Lien (BY-NC) 

Il représente une des figures les plus élaborées du regard que les peuples du nouveau monde portaient sur les Français, alors force colonisatrice. Il était d’ailleurs fréquemment invité à la table du gouverneur général de ce qui est aujourd’hui le Canada, et son intelligence et sa sagesse étaient louées de tous :

“Selon tous ceux qui l’avaient rencontré, amis comme ennemis , c’était un être vraiment remarquable – un guerrier courageux, un brillant orateur, et un politicien d’une habileté exceptionnelle.”

Ibid. p.72.

On est donc loin de l’image d’Epinal de l’indien qui serait primitif dans ses capacités de dialogue et d’échange intellectuel. Mais, pour en revenir à la nature de ces discussions entre autochtones et colonisateurs européens : de quoi parlaient-ils ? De pratiques religieuses, sexuelles, d’organisation politique, du rôle de la propriété, de l’égalité, etc. Or, selon Graeber & Wengrow, ce qui revenait le plus dans les dires des indiens était le défaut manifeste de liberté des européens, toujours à obéir aux ordres – religieux ou séculiers- et à se soumettre à l’autorité de quelqu’un d’autre dans leur comportement :

“Les multiples récriminations des Amérindiens à l’endroit des Français portaient plutôt sur leur esprit de compétition, leur égoïsme et , par-dessus tout, leur haine de la liberté.”

Ibid. p.61

Les amérindiens n’avaient-ils pas aussi leurs chefs ? N’avaient-ils pas eux aussi de relations de subordinations ? Apparemment pas au sens nous le concevons, le rôle d’un chef était très relatif, et il était aussi circonstanciel. Selon l’activité et la période de l’année, les pouvoirs et les prérogatives d’un chef variaient grandement, et il était toujours possible à quiconque de ne pas obéir si l’envie lui en prenait. Il y avait certes des forces de rappels sociales, mais rarement l’autorité d’une personne ne s’exerçait de manière absolue et inconditionnelle .Cette question du regard amérindien sur la civilisation européenne est importante dans la mesure où elle est à l’origine des débats sur l’économie politique, et y compris sur la genèse de la distinction politique entre la droite et la gauche :

En combinant la critique indigène et la doctrine du progrès initialement développée pour la combattre, Rousseau a effectivement posé les jalons de la gauche en tant que projet intellectuel.

Idib. p.95.

On comprend que Graeber et Wengrow aient consacré un des premiers chapitres de leur livre à ce regard amérindien qui n’avait absolument rien à voir avec celui de “stupides sauvages”. Et même si Rousseau dissertait sur l’Origine des inégalités parmi les hommes à l’occasion d’un concours proposé par l’académie de Dijon en 1754, les auteurs soulignent que cette question des inégalités n’est que secondaire par rapport à cette autre question : pourquoi diable les hommes ont-ils sacrifié leur liberté en obéissant à d’autres ? Surtout si, comme tendent à le monter les amérindiens avec leurs formes de vie ressemblant le plus aux modes de vie de nos lointains ancêtres, la liberté est ce qu’ils semblent chérir le plus.

A quel moment le vers est-il rentré dans le fruit ?

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