10 Jan 2022, 5:32
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Se méfier du primat de la production en anthropologie et en économie

Lecture du Chapitre 5 de “Au commencement était ….” de David Graeber et David Wengrow, Les Liens qui Libèrent, 2021.

Rappelons que juste après la fin de la dernière glaciation, on assiste à une fragmentation en “aires culturelles” diversifiées. Ce chapitre tente d’identifier “la force motrice de ces subdivisions culturelles” en s’appuyant sur la comparaison entre les indiens du nord-ouest de d’Amérique et ceux de la Californie.

Les tribus des “rois pécheurs” du nord et les “cueilleurs protestants” du sud partagent le fait d’avoir rejeté l’agriculture mais :

  • au nord-ouest les indiens se caractérisent par une économie de chasse, la pratique de l’esclavage, et l’importance des fameux Potlatchs, moments festifs s’accompagnant de dons somptuaires.
  • au sud, du côté de la Californie, on a des activités essentiellement de cueillette de glands, avec une mentalité que l’on peut rapprocher de celle décrit par Max Weber dans l’ “Ethique protestante du capitalisme” : les populations valorisent la frugalité, cherchent volontiers à s’enrichir et, en revanche, ne pratiquent pas l’esclavagisme.

Pour Graeber et Wengrow, si l’esclavage c’est répandu sur la côte nord-ouest c’est :

“parce que l’aristocratie ambitieuse qui dominait ces sociétés n’arrivait pas à contraindre à travailler pour elle les sujets libres qui n’en avaient pas envie.”

Au commencement était … p.266.

Ces différences peuvent également être éclairées par l’approche schismogénétique de Bateson, car si l’on essaye de lire les différences avec des analyses économiques focalisées sur la productivité – notamment via le ratio effort énergétique / apport énergétique que prônent la théorie de la stratégie optimale de recherche de la nourriture – on voit que les conclusions ne sont pas confirmées par la réalité. Par exemple, les indiens du sud auraient eu intérêt à copier certaines activités, comme par exemple un style de pêche, mais ils ne l’ont pas fait, comme par opposition volontaire à ce qui se faisait au Nord. Le sujet était déjà abordé par Mauss qui écrivait que “les sociétés vivent d’emprunts :[Mais] elles se définissent plutôt par le refus d’emprunt que la possibilité d’emprunts”.

On peut donc toujours analyser les différences comme étant la résultante d’une logique de production, mais les auteurs penchent clairement en faveur du primat d’un choix culturel conscient pour expliquer les divergences sur des sujets aussi importants que : le travail, le régime alimentaire et la richesse matérielle.

Ce qui pour moi fait écho à la thèse de Dusan Kazic, “Quand les plantes n’en font qu’à leur tête” (Janvier 2022) qui remet en cause le primat productiviste au fondement des discours économiques, notamment dans l’agriculture. On peut ainsi lire en quatrième de couverture :

” Dans l’héritage de Pierre Clastres, James Scott et Donna Haraway, l’auteur propose de rompre avec le paradigme de la production issu du savoir économique, qui mène à la destruction des paysans et de cette Terre, pour concevoir une agriculture et plus largement un monde sans production et sans économie”

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