19 Déc 2010, 2:12
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Être quelqu’un

Philippe Berre est un escroc, il ne fait que çà depuis des décennies. Il a une fâcheuse tendance à usurper l’identité de représentants de l’état, notamment de l’Équipement ou des Eaux & Forêts. Il confiera ainsi :

“Lorsque je vois des engins de travaux publics, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’ils m’appartiennent et qu’ils m’attendent”

Début 1997, il se présente à Saint-Marceau, commune rurale de la Sarthe, comme ingénieur BTP envoyé pour redémarrer le chantier de l’autoroute A28 entre Le Mans et Tours. Il prend les choses en main, porté par une population locale qui l’accueille comme le messie, passe commande des matériaux, loue des dizaines d’engins de chantier et embauche plus d’une vingtaine d’ouvriers.

Une fois la supercherie mise au jour et l’individu arrêté, se dernier confiera :

“Pour la première fois de ma vie, j’étais quelqu’un”.

Ses comptes de chantiers étaient fictifs mais précis, et la DDE se prononça sur la qualité du tronçon qui fut ainsi réalisé :

“Le travail a été fait dans les règles de l’art, moins cher et plus rapide.”

Cet épisode a fait l’objet d’un film : A l’origine, en 2009

“Loin du scénario du film À l’origine, jamais son équipe n’interviendra sur le chantier de l’autoroute A28 lui-même.” dixit Wikipédia,
et:
“Le chantier du tronçon de l’autoroute A28 sera repris par la suite, sa conformité ne dépendant donc pas d’une quelconque influence du travail de Philippe Berre ou de son équipe lors de la supercherie qui dura près d’un mois.”

[Reply]

Ah zut, j’ai vu le film il n’y a pas longtemps. Je me doutais bien que c’était romancé bien sûr, mais je croyais que le tronçon d’autoroute avait été construit …
Selon cet article de 2002, http://www.batiweb.com/actualites/lhomme_qui_revait_detre_chef_de_chantier_341.html ils sont quand même allés assez loin … ce qui reste fantastique, c’est cette énergie retrouvée par les habitants dans cette bourgade sinistrée économiquement. Comme quoi la croyance d’un seul homme peut faire bouger les montagnes.

[Reply]

L’homme a même récidivé, plus récemment lors de la tempête Xynthia:
http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2010/03/09/01016-20100309ARTFIG00570-l-escroc-qui-a-inspire-le-film-a-l-origine-interpelle-.php . Le film lui aurait-il rappelé (ou inspiré -s’il s’agit d’une version romancée) la consistance de son rôle d’acteur?

Ce qui est frappant dans le film, c’est qu’il ne dit pas grand chose. Il arrive, on le prend pour quelqu’un d’autre: il supplée une région désaffectée en défaut de projet… Il devient le point d’attraction de la coulure du désir des autres. Ce personnage trouve son rôle dans ce que les autres projettent sur lui. Cette situation est évidemment dangereuse. Mais ce qui le sauve -malgré le rejet violent lorsque le masque tombe- , c’est d’être resté à l’écart, silencieux, mystérieux. “Parce que dès qu’il y a rêve de l’autre, il y a danger. A savoir que le rêve des gens est toujours un rêve dévorant qui risque de nous engloutir. Et que les autres rêvent, c’est très dangereux, et que le rêve est une terrible volonté de puissance, et que chacun de nous est plus ou moins victime du rêve des autres, même quand c’est la plus gracieuse jeune fille, même quand c’est la plus gracieuse jeune fille, c’est une terrible dévorante, pas par son âme, mais par ses rêves. Méfiez-vous du rêve de l’autre, parce que si vous êtes pris dans le rêve de l’autre, vous êtes foutu” (Gilles Deleuze; http://www.webdeleuze.com/php/texte.php?cle=134&groupe=Conf%E9rences&langue=1). Peut être que seul l’entretien du mystère détourne de ce danger d’engloutissement?

A vrai dire, une fois que les machines sont mises en route, elles peuvent tourner sans lui: tout se met à marcher dans une séquence fantastique, fantasmatique aussi, où les engins s’animent en tout sens. Machines désirantes, vraiment machines et vraiment désirantes. Le collectif humain se prend en charge et interprète les non dits du personnage comme une responsabilité à prendre sur soi. Quand le réalisateur s’interroge sur “l’étrangeté de ce personnage complexe, contradictoire, qui dit beaucoup de choses sur notre époque”, peut être faut il répondre: ce personnage fictionnel vient combler le vide de la politique, c’est l’étincelle “à l’origine” d’un projet collectif, d’un évènement que tous attendent désespérément.

[Reply]

 

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