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La France a de grandes opportunités dans le numérique : la couverture haut débit via le dynamisme et la maturité des acteurs Telecom, la puissance de calcul et les compétences en génie logiciel, une population qui utilise intensivement les technologies relationnelles, mais il lui manque pourtant cette pièce maîtresse dans sa configuration industrielle : l’infrastructure industrielle du numérique, le stockage des données, c’est à dire les datacenters, ces usines de l’économie numérique.

Le climat tempéré couplé au prix de son énergie, qui sont deux facteurs de choix dans l’implémentation de datacenters, n’y font rien. La fiscalité pousse les industriel du digital à aller vers d’autres territoires européens.

Ce qui fait que la France est dans une situation hyper-critique, c’est qu’elle a toutes les cartes en main, sauf une. Du coup, les infrastructures sur lesquelles elle a investi (les infrastructures de transport du numérique) servent à délocaliser encore plus rapidement les données qu’elle produit (aspirées par les infrastructures de transfert du numérique). C’est ce qui explique le caractère éminemment critique de notre situation nationale et européenne : la France exporte ses données aux US, elle alimente en data les industries américaines du numérique. A l’image de la balance commerciale, la balance des data est extrêmement et dangereusement déficitaire.

C’est ni plus ni moins que notre mémoire nationale numérique qui fuite (car un datacenter est un lieu de mémoire hyper-industriel).

Parce que nous ne disposons pas d’une infrastructure de stockage et de traitement des données qui fait tourner les industries culturelles et relationnelles du numérique, notre pays est contraint de subir une politique qui n’est pas la nôtre, que nous n’avons pas choisi et à laquelle pourtant nous nous soumettons. Il y a aliénation digitale dans la mesure où les données françaises ne sont pas stockées là ou elles sont produites, et l’on peut généraliser la situation : là ou nous investissons dans le numérique les autres en tirent les bénéfices.

Quelle politique de reterritorialisation des data faut-il mener, et comment stopper la vampirisation internationale des données ?

Ceux qui veulent jouer un rôle et peser sur la scène internationale ont déjà mené des politiques géostratégiques en matière de données : USA, Russie, Allemagne, Japon et Corée, mais surtout la Chine qui appuie déjà sa suprématie de demain à partir de ses datacenters (apparemment accompagnée de raid sur les datacenters occidentaux).

Mais nous de disposons pas de la latitude dont dispose la Chine pour imposer unilatéralement une reconfiguration de notre politique économique et industrielle numérique. Nos régimes politiques démocratiques, nos accords  européens et internationaux limitent fortement nos initiatives pour changer la donne. Là où la France arrive toutefois à se distinguer en matière de numérique, c’est à partir de sa politique fiscale, ce n’est donc pas un hasard si le rapport le plus important en la matière est le rapport Colin et Collin sur la Fiscalité du numérique.

Certains pays, dont la Russie et la Chine, lors du Sommet de Dubaï sur l’internet en Décembre 2012, prônaient un renforcement du contrôle des réseaux par les Etats, tandis que les Etats-Unis étaient plutôt partisans du maintien d’un statu quo, qui, de fait, leur est plus favorable, puisque c’est leur modèle économique et technique qui a servi à sa fabrication.

Il est ainsi facile pour les Etats-Unis et leurs champions du numérique, Google en tête, de prôner la démocratie et également la neutralité du net puisque c’est eux qui ont la main mise sur la racine des DNS d’une part et, d’autre part, ils ont déjà collecté les données dans leurs datacenters.

On voit bien que le débat sur la neutralité du net est lourd de conséquence et qu’il ne faut pas l’aborder avec une posture idéaliste : si les données sont externalisées et déterritorialisées, il sera difficile pour une nation de maintenir un principe qui rique de saper sa souveraineté ; et surtout dans un contexte où il y a une forte nationalisation du cyber-espace (pour ne pas dire que la guerre froide digitale a déjà commencée).

Enfin, il est par ailleurs inquiétant que le président Obama ait accéléré une nouvelle initiative pour la mise en place d’une zone de libre échange entre les Etats Unis et l’Europe dont le volet concernant les données numériques est étrangement, une fois de plus, en dehors des radars.

Et ce qui m’inquiète le plus c’est qu’il semble que la seule crainte du gouvernement Français, dans les futures négociations de cet accord de libre échange, soit la seule exception culturelle (toujours cette vision de la culture comme une réserve d’indiens). Et je me dis que si nous allons à la négociation avec les américains avec d’un côté la commission européenne et son paradigme concurrentiel et de l’autre la France avec son crédo “exception culturelle” nous allons à la catastrophe digitale.

De toute manière, tout accord de libre échange avec les américains sera un marché de dupe.